Un autre enseignement efficace existe

Notre enseignement est inégalitaire. C'est PISA qui l'a dit.

La thèse centrale au cœur du Pacte d’Excellence est que les réformes vont permettre de réduire les inégalités que l'école serait en train de creuser aujourd'hui.
Quelles sont donc les pratiques que l’on tente de mettre en place dans les écoles en difficulté ou dites « en écart de performance » ?

La méthode qui a été imposée dans notre école est l’enseignement « explicite », que l’on appelle aussi « efficace ».
Pour faire court, cette méthode d'origine américaine est basée sur la reproduction de la part des élèves des démarches que l’enseignant réalise de manière explicite devant la classe (la manière d'exécuter une tâche, les étapes à suivre pour résoudre un problème, etc.). Pour accélérer les choses, les enfants ne passent plus par une phase de découverte et de tâtonnement expérimental, ce qui est censé leur éviter une "surcharge cognitive" et surtout permettre à l'enseignant d'aborder plus de matière en moins de temps (la devise à l'origine de cet enseignement est : "do more in less time").
http://www.specialconnections.ku.edu/?q=instruction/direct_instruction
Un drill intensif est pratiqué et les performances des élèves sont régulièrement évaluées (on chronomètre la vitesse de déchiffrement des enfants qui apprennent à lire par exemple, peu importe s'ils comprennent ou pas le sens du texte qu'on leur met sous les yeux).
Steve Bissonnette, l’auteur de référence dans les documents de notre formation, l’explique ainsi : les élèves en difficulté ont moins de bagage, donc ils ont besoin d’un enseignement plus cadré, plus "étayé" pour offrir un meilleur "rendement" (sic).

On choisit donc de ne plus miser sur l’intelligence des enfants mais sur leur faculté de répéter efficacement des tâches afin de réussir les évaluations.

Sur le plan du comportement, on prévoit un système de récompense sous la forme de jetons accordés aux élèves qui se conduisent bien et qui rentrent dans le rang. L'accumulation des jetons donne droit à certains privilèges. C'est une méthode défendue par le même Steve Bissonnette et qui est mise en application dans plusieurs écoles pilotes en Fédération Wallonie-Bruxelles.



L’enseignant, quant à lui, est soumis à un ensemble d’objectifs chiffrés à atteindre à travers le plan de pilotage/contrat d'objectifs de son école.

Voilà, à peu de chose près, ce qu’on propose pour les enfants des quartiers populaires et qui est censé réduire les inégalités.

(Pour en savoir un peu plus sur ces nouvelles méthodes que l'on dit validées par la recherche scientifique, voir cet article et aussi celui-ci)

Pourtant, une autre voie est possible.
Un exemple éclairant est l’école Hélène Boucher de Mons-en-Barœul, une petite école implantée dans une zone dite défavorisée, dans la banlieue de Lille.
Depuis 2001, cette école a justement fait le pari inverse, celui de l’intelligence. Son projet pédagogique a pour objectif l’accompagnement des enfants dans leurs tâtonnements expérimentaux : par la création de textes libres, par des créations artistiques, des recherches mathématiques. L’élève gagne en autonomie et en développement de soi. La pédagogie Freinet qui est appliquée met en avant la coopération plutôt que la compétition en invitant les enfants à s’entraider, à débattre et à faire des propositions. Le tout encadré par des enseignants formés à cette pédagogie spécifique. Et les résultats sont là.




Pourtant, cette école revient de loin. Il y avait au départ beaucoup d’agressivité et de violence dans le quartier, les enfants arrivaient à l’école la peur au ventre, la plupart étaient en décrochage scolaire, le taux d’absentéisme était très élevé. Un groupe d’enseignants motivés a alors décidé de lancer ce projet pédagogique, pour redresser l’école et redonner de la dignité à ces enfants.
19 ans plus tard, la réussite est totale. Cette école a réussi son pari, elle est devenue un véritable lieu de mixité sociale et les enfants ont retrouvé le goût d’aller en classe.

Un élément-clé de cette réussite est certainement le respect. L’enfant n’est pas seulement considéré comme un élève, il est respecté en tant qu’individu à part entière. L’école étant un lieu de vie, une micro-société, les enfants y participent et s’y impliquent activement, ils construisent par exemple eux-mêmes les règles de vie dans l’école. Ils ne subissent donc pas une autorité bornée et ils ont leur mot à dire. Ils prennent aussi conscience que les gestes qu’ils posent au sein de cette micro-société ont des répercussions sur les autres, bref on les responsabilise intelligemment. De ce fait, les problèmes de violence et de discipline ont pu être complètement résorbés. On est bien loin des jetons de récompense de Bissonnette...

À voir, un joli documentaire sur cette école :

Cliquer sur l'image pour lancer la vidéo

Voir aussi les articles suivants :

Si l’on veut prôner un enseignement « efficace » ou « evidence-based », c’est-à-dire qui a fait ses preuves, on y est. Voilà un dispositif qui fonctionne et qui a largement fait ses preuves depuis bientôt 20 ans. Les résultats ont d’ailleurs été scientifiquement et positivement évalués, car la mise en place du projet a été encadrée dès l’origine par une étude universitaire :  https://journals.openedition.org/rfp/886

Cette école est la démonstration qu’une autre voie est possible. Elle en est la preuve flagrante - un peu trop flagrante peut-être au goût de certains, car elle vient contredire la politique du ministère de l’Education et les méthodes « d’Agir pour l’Ecole » (dont le programme PARLER/projet Lecture fondé sur l'enseignement «explicite») que le ministre a imposées dans une centaine d’écoles du Nord de la France précisément.

Par conséquent, la direction des services académiques a décidé de mettre fin à ce projet. Et le procédé employé est particulièrement retors. En effet, une cessation pure et simple aurait fait trop de remous. Le pouvoir politique a donc décidé que, dès la rentrée 2018, le recrutement ne serait désormais plus soumis aux conditions particulières en vigueur qui exigeaient que les nouveaux enseignants soient obligatoirement formés (et même expérimentés) à la pédagogie Freinet pour rentrer dans l'école. Cette condition était un préalable indispensable, une garantie pour la pérennité du projet (une garantie d’ailleurs inscrite dans les règlements à la création du projet en 2001).
Ouvrir la porte à des enseignants lambda, c’est une manière de provoquer le délitement de la philosophie de l’école, pour la faire mourir à petit feu. Une sorte de sabotage en douceur.

Et ça n’a évidemment aucun sens : quand on proclame être en recherche de solutions pour les écoles en zones défavorisées, pourquoi délibérément en saboter une qui a fait la démonstration de son efficacité ? Pourquoi ne pas protéger ce qui fonctionne déjà, voire même chercher à en reproduire le modèle ? Quelle grande menace ferait donc peser cette petite école de quartier sur l’État français, sinon qu’elle incarne une contradiction embarrassante avec l’idéologie de la république « en marche » ? Si le projet de cette école est efficace, ce n’est sans doute pas cette efficacité-là qui est recherchée.

Il a fallu que les parents d’élèves se mobilisent et lancent une pétition pour que les choses bougent. Ils ont finalement eu gain de cause et l’école a pu avoir une dérogation, ce qui a permis aux pouvoirs publics d’éviter de justesse le scandale.

Donc, un autre enseignement « efficace » existe, mais on rechigne à le laisser faire.

En définitive, ce sont bien deux visions qui s’opposent :
La première, qui semble avoir largement pris le pouvoir aujourd'hui, est celle d’un enseignement utilitariste voire productiviste. On le voit avec la pédagogie explicite que l’on veut mettre en place dans les zones défavorisées. D’après ce qu’on nous dit, les enfants de ces quartiers doivent être plus « cadrés ». On ne cherche donc pas à ce qu’ils deviennent des acteurs autonomes et responsables dans la société mais qu’ils reproduisent le plus efficacement possible ce qu’on leur demande.
On peut se poser la question : ce modèle-là est-il le garant d’une société apaisée ?

On le sait depuis toujours : la pédagogie est avant-tout un choix politique.

Le rapprochement grandissant de l’entreprise et du système éducatif va d’ailleurs accentuer la tendance utilitariste (on l’observe avec les différents acteurs du privé qui s’immiscent déjà dans les écoles comme McKinsey et les organisations qui ont reçu l’aval des pouvoirs publics comme Teach for Belgium, la Fondation pour l’enseignement, Ashoka, etc.), bref il y a un risque avéré que l’entreprise et les « jobs » ciblés selon les besoins du marché transforment à terme la véritable finalité de l’école.

Par ailleurs, à force d’être soumis à des évaluations permanentes, il y a aussi un risque que les enseignants se muent peu à peu en simples opérateurs de la réussite des élèves à ces évaluations. Les enseignants, n’ayant plus la possibilité d’être en recherche ni de s’interroger sur leur métier, pourraient finir par en perdre le sens.

La deuxième vision de l’enseignement est celle qu’a adoptée la petite école de Mons-en-Barœul, elle met la priorité sur le développement personnel des enfants, sur leur autonomie, leur créativité et leur place dans la société.

La créativité, la prise d’initiative, la réactivité aux situations nouvelles, etc., ces qualités ne sont-elles pas les plus recherchées dans le monde de l’entreprise ? N’y-a-t’il pas là un fameux paradoxe ? 

Ou peut-être ces qualités ne sont-elles simplement pas attendues chez le plus grand nombre…

 

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